On ne se refait pas
Un architecte d'intérieur en vacances ne coupe jamais vraiment. Il source une poignée sur une brocante, s'arrête sur la patine d'un mur, photographie un plafond.
Le dessinateur a la même maladie, en plus méthodique.
Les réflexes qui ne partent pas en vacances
Cet été, on a fait le tour des manies à l'atelier. Voici l'inventaire :
• Dans un château, vérifier que l'enfilade des portes est bien dans l'axe, et si une seule ne l'est pas, y penser jusqu'à la sortie.
• Monter un escalier confortable et se dire que la loi de Blondel a été parfaitement respectée.
• Dans une maison de famille, se demander pourquoi cette porte s'ouvre de ce côté alors que l'autre sens tombait sous le sens.
• Juger les travaux d'un oncle qui a fait passer la douche par le chemin des WC, au nom de l'optimisation.
• Repérer le faux raccord dans un motif de carrelage que personne d'autre ne verra.
• Devant une porte sous une tenture, chercher quelle quincaillerie a été utilisée.
Barbara, au Pays Basque, n'a pas décroché des finitions : murets en pierre, bordures, jardins impeccables, au point de se demander s'il existe une règle qui l'impose.
Estelle, elle, a dormi dans un hôtel où le meuble vasque était dans la chambre et pas dans la salle de bain, et elle en est repartie avec la question : mais pourquoi ?
Ce n'est pas un choix, c'est un réflexe. Le même œil qui contrôle un plan toute l'année ne s'éteint pas quand on part en vacances. Il se déplace, c'est tout. Pauline le transpose en aquarelle : mêmes proportions guettées, même lecture de l'espace, sur un motif de paysage cette fois.
Pauline profite aussi de ses vacances pour caler une visite d'architecture : elle est allée voir l'Innovation Park Cataroux (innovation-park-cataroux.michelin.com/fr/le-pic), l'ancien site industriel Michelin de Clermont-Ferrand en pleine reconversion. Ce qui l'a retenue : la façon dont les codes de l'usine sont réécrits dans les bâtiments neufs. Les volumes rappellent l'architecture à sheds et une série de clins d'œil raccroche le lieu à son passé industriel : les luminaires, le sol en moquette imprimée façon pavés.
Moi, j'étais parti en Espagne pour l'éclipse, et je suis rentré avec un second souvenir, imprévu : le Guggenheim de Bilbao.
Quand le réflexe devient admiration
Habituellement, ce réflexe traque le détail qui cloche. Cet été, il a fait l'inverse.

D'abord le « waouh », sans arrière-pensée : le bâtiment de Frank Gehry, ses volumes de titane, ses courbes qui ne se répètent jamais. Puis le réflexe reprend la main, mais en mode admiration. Les coupes de ce bâtiment doivent être vertigineuses : c'est courbe à l'extérieur, courbe à l'intérieur, en double courbure. Dessiner ça, puis le construire, relève d'un autre niveau.
Et devant les grandes pièces d'acier de Richard Serra « The Matter of Time », la question du dessinateur arrive toute seule : comment fait-on entrer des plaques pareilles dans un musée déjà fermé ? Ma déduction : impossible après coup, elles ont forcément été posées pendant le gros œuvre.

Sauf que non. Ces pièces ont été installées en 2005, huit ans après l'ouverture. Elles sont arrivées d'Allemagne par la route, sont entrées dans la galerie, et ont été mises en place à la grue, sur coussins d'air. Ce qui a rendu l'opération possible : Gehry avait dimensionné la grande galerie (près de 130 mètres) pour recevoir des sculptures de cette échelle, dès la conception. Des années avant que les œuvres existent, le plan leur avait déjà réservé la place.
C'est ça qu'on admire, au fond. Pas seulement la prouesse de la pose. L'anticipation. Le plan qui a prévu les accès, gardé les dégagements, pensé l'après.
C'est aussi la définition de notre travail : un plan juste, c'est un plan qui a déjà répondu aux questions que personne ne s'est encore posées.
On ne se refait pas et, à voir Bilbao, c'est plutôt une bonne nouvelle.